Dimanche 28 mai 2006
Ce week-end, réunion de famille de grande envergure, fut un bon moment à regarder pousser les petits, pester les plus grands, et surtout gémir les parents. L’occasion aussi, de me rendre compte à quel point une enfance aujourd’hui est différente de celle d’il y a 20 ans. C’est vrai, et sans faire d’esprit râleur, que les parents d’aujourd’hui, ont pour coutume de n’être pas contents de leurs enfants. Trop difficiles, hyperactifs, capricieux, casse-cous, jamais contents, désobéissants, pas assez autonomes, trop gâtés, ingrats, mauvais joueurs : ce sont ces enfants, décrits par leurs géniteurs, hors commentaires « câlins-merveilleux-trop mignons-très intelligents-très bons résultats à l’école ». Loin de m’abstraire de cette opinion, j’avoue être assez d’accord avec la vision un peu cauchemardesque que ces parents ont de leurs enfants. Je précise que j’adore ces enfants, non seulement parce qu’ils font partie de ma famille, mais aussi ont tous beaucoup de qualités, sont des personnes attachantes, et deviendront j’en suis sûr des gens accomplis. Mais en restant objectif, je ne peux m’empêcher de juger certains travers que je constate, de comparer tout ça à ma propre enfance (et à mes propres travers).
Ma référence pour juger tout cela, sans trop passer mes pensées au filtre embellissant qui patine les souvenirs? J’ai 2 paramètres dimensionnants en tête : le nombre pharaonique de jouets qu’ils possèdent et le fait qu’ils soient encore plus capricieux que Grisouille, ma petite chatte de gouttière que j’avais quand j’étais gosse, pourtant fréquemment enregistrée au niveau maximum du cassage de couilles, niveau mythique que théoriquement seul un chat peut atteindre après un entraînement poussé, des années de bons et loyaux services en massacre de moquettes dans un pavillon de banlieue, rejet systématique des pâtées pour chats les plus raffinées, ou encore record absolu du nombre d’entrées-sorties quotidiennes par la même fenêtre.
Je sais, c’est simpliste, mais il faut savoir se rattacher à des choses qu’on maîtrise dans la vie. Or si l’on compare, on se rend tout de même compte que ma Grisouille était finalement un modèle de sérénité féline et que mes bonbons étaient beaucoup moins en danger que je ne l’aurais cru à l’époque. Car c’est un doux euphémisme de dire que les enfants, aujourd’hui, sont difficiles.
Mettez les 30 minutes en voiture, voilà qu’ils n’en peuvent plus, prenez votre petit-dèj tranquille à 9h, mais mon pauvre, ils faut les occuper d’urgence sinon ils vont tout massacrer ! Las de demander « pourquoi ont-ils tous ces jouets s’il faut en plus faire constamment le GO ? », vous constatez aussi qu’à la première contradiction d’un de leur désir souverain, ils boudent, s’énervent, crient contre leurs parents, pleurent, se réfugient de leur côté pour montrer leur désaccord de façon physique. Ce comportement de diva contrariée passe encore car il ne coûte rien vous me direz, mais passez dans une boutique et il leur faut quelque chose sinon la journée est ruinée et ils vont faire la gueule jusqu’au soir. Forcément si vous offrez à l’un il faut offrir à tous car aucun n’est capable de comprendre qu’il n’y a pas forcément égalité en ce bas monde. Heureusement les grand-parents sont là avec leur(s) visa(s) premier et rajoutent la couche qui manquait au cas où pour qu’ils soient parfaitement trop gâtés. Que l’arbitre conteste un but au foot familial et ils sortent du jeu en pestant contre celui-ci, et vont pleurer dans leur chambre.
Tous ne sont pas comme ça bien entendu, mais certains nous ont fait démonstration assez franche de la disparition bien entamée du bon esprit et de la candeur légendaire dont l’enfance seule savait nous gratifier dans le temps.
Le pire, c’est que les parents eux-mêmes vous le disent et sont d’accord avec ça. Alors vous vous essayez à leur dire que peut-être, des fois, il ne faut pas céder, qu’il ne sert à rien de les sur-gâter, de les couver comme s’ils étaient en cristal, de leur pardonner tout, et que des fois, il faut aussi pousser une gueulante, et que ça fera du bien à leur enfant. Les réponses sont hélas souvent les mêmes : oui mais le monde a changé, oui mais on les voit tellement peu, et puis je ne veux pas le retrouver à l’hôpital, et blablabla. Est-ce pourtant un service à leur rendre que de céder à toutes leurs envies ? Est-ce un service à leur rendre que de les surprotéger ?
Je repensais à cette image, vue un jour alors que je faisais un footing matinal de lendemain de fête (comprenez à 14h) : 2 parents et leur enfant débutant en vélo, tellement harnaché, protégé, casqué, genouillèrisé, coudièrisé, qu’il en avait du mal à pédaler. Recouvert de son armure de plastique, il n’arrivait pas à avancer car ses protections le gênaient mais ses chutes ne lui faisaient rigoureusement rien. J’imagine qu’il doit encore avoir ses roulettes à l’heure qu’il est. Moi, je n’ai jamais eu de casque, ni rien dans le genre d’ailleurs.
Est-ce un service à leur rendre, que de leur éviter la douleur, les claques, les bleus, les genoux écorchés, le front qui saigne ? Est-ce un service à leur rendre que de leur éviter l’échec ?
Certains enfants d’aujourd’hui, en tous cas j’ai l’impression, ne connaissent que très peu l’échec. Que ce soit en situation de conflit avec leurs parents, ou encore en apprenant à faire du vélo, ils me semblent continuellement enveloppés d’une cocon laineux qui leur enlève la rugosité de la réalité. Tellement chouchoutés qu’il leur est normal de réussir, d‘avoir raison de tout et de tout le monde.
Pourtant, ne sommes-nous pas plus le résultat de nos échecs que de nos réussites ? N’est-ce pas en tombant qu’on apprend à marcher ? Que va-t-on engendrer comme société avec de telles éducations ? Ne risque-t-on pas d’avoir une armée de jolis adultes sans la moindre cicatrice mais avec la tête pleine d’eau ?
La société moderne me semble parfois malade d’elle-même. Elle engendre toute seule les travers qu’elle dénonce. Elle est devenu par les comportements individuels le système qu’elle veut pourtant combattre, chacun se conduisant comme un photon qui illumine l’image qu’il déteste. Incapable de réagir à ses propres comportements, incapable de se traiter en profondeur. Les individus se fondent dans une masse qu’ils ont créée, pour masquer des comportements personnels contraires à leurs idéaux.
Sommes nous bien sûrs de ne pas vouloir réagir à tout ça ?
Taliesin
PS : et j’oublie de vous parler de mon préféré, qui n’a pas fait la gueule une seule fois de tout le weekend, qui n’a pas râlé, chouiné, pleuré, pas une seule fois. Que du bon esprit et presque trop de pensées pour les autres : mon filleul, t’es le meilleur, je t’adore ! Et en plus tu joues au foot comme un dieu!
Par Taliesin
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Publié dans : Comptoir
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