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Pensée du moment

"Soyez le changement que vous voulez voir dans le monde".
Mohandas Karamchand Gandhi
22 mars 2006 3 22 /03 /mars /2006 23:20
7h32. Le réveil sonne pour la 4ième fois, mon portable en option alarme pour la 3ième. Il faut pourtant vraiment que je réussisse le lancement de la fusée Taliesin. Ce matin, comme 5 matins par semaine, j’ai envie d’aller bosser comme de me retrouver seul dans les douches du gymnase club avec un grand noir culturiste (c’est-à-dire très peu je tiens à le préciser pour les nouveaux –total respect au passage à nos amis grands noirs et culturistes, tous mes potes, c’est simplement que je suis un garçon pudique). Et pourtant, pourtant, il faudra bien lancer cette foutue fusée pour qu’elle aille faire progresser le genre humain, la technologie moderne et accessoirement les cancers du cerveau, la fonte de la banquise, le taux de remplissage des décharges à ciel ouvert et la prolifération des algues toxiques dans la bassin d’Arcachon.

La vie moderne n’est pas forcément dure. En tous cas pas la mienne. Elle est usante. Tout manque de brillance, de couleur, d’ampleur, de souffle. Tout est gris, sent le raisonnable, le consensus. La passion en a été extraite, les sensations fortes, les causes perdues sont définitivement perdues… et oubliées. Quand on est cadre aujourd’hui, on bosse pour bosser. On y va tous les jours, on rentre tard, ca tombe sur le compte en banque à la fin du mois. Ce qu’on fait ? On s’en fout un peu, soyons francs. Il n’y a plus de grands projets fédérateurs, on ne va pas amener l’électricité dans les foyers jusqu’au plateau le plus paumé du Larzac (total respect à nos amis du Larzac bien sûr, c’est juste qu’ il n’y a pas forcément foule sur la place du village), on n’envoie plus de mecs sur la lune depuis qu’on a compris que ça coûtait plus cher que de tourner un film qui montrait un couillon habillé en cosmonaute, on n’apporte pas l’eau potable dans un village africain, on n’essaie plus de passer le mur du son depuis qu’on l’a passé (celle là à vrai dire je peux comprendre). En parlant d’envoyer un mec quelque part, il faut toujours que je m’envoie bosser moi.

7h40. La douche. Avec ça sur la gueule, je réussis péniblement à éloigner mon cerveau de son rêve le plus inavouable peuplé de femmes toutes moins farouches les unes que les autres et aussi de mes chefs déguisés en pingouins et mis en cage pour de bon. Un petit dej expéditif pour rester en vie jusqu’à midi sans agresser mes collègues de boulot de mes borborygmes survitaminés, puis c’est parti pour l’enfer du devoir (total respect aux Gis du Vietnam au passage, je n’ai pas pu m’en empêcher).

8h15. Il fait froid. Le vent me gifle dès la sortie de mon immeuble comme pour me rappeler que je n’habite pas à Antibes au milieu des petits vieux, mais à Paris banlieue avec toute la jeunesse active de mon pays qui passe ses journées à bâtir le monde de demain et du futur pour le bien du monde occidental et des générations qui viendront après nous ; c’est-à-dire celles qui essaieront de ne pas mourir de chaud, de froid, de faim, de sécheresse, d’inondation, bref, d’à peu près tout ce à quoi nous échappons égoïstement en leur préparant ce joli bordel.

J’arrive à ma station. Les rails, le quai, le monde, tous ces gens qui font le gueule, cette jolie fille qui fuit mon regard. J’ai l’air si mal réveillé que ça ? Arrivée du suppositoire métallique géant. Si si, des fois, il a vraiment l’air d’un suppo. On s’engouffre. Ca rentre difficilement. Ca serre. Mais ca rentre. Je me retrouve collé à la jolie fille qui fuyait mon regard. Position un tantinet gênante… contrôle toi mon petit. Mais de là où elle est, elle ne peut plus le fuir. Je la fixe. Ah ah, tu vois que j’avais pas l’air si mal réveillé que ça ! ! Hein qu’il est beau le monsieur ! ! Bon, je ne veux pas la terroriser non plus, j’arrête mon jeu de psychopathe, mais attention hein, recommence pas. La prochaine fois, quand tu me vois, tu viens me demander mon numéro de téléphone direct! Non mais. Ces femmes, je vous jure. Pourquoi ne sont-elles pas toutes à mes pieds ? ;-)

Déchargement des bestiaux 3 stations plus tard. Les portes s’ouvrent, tout le monde piétine, on dirait la marche de l’empereur. C’est un terminus de la ligne qui fait aussi train, métro, RER, bus, hélico, batmobile et tous les moyens de locomotions à l’exception du bateau (pourtant si pratique à Paris) sont dignement représentés. Forcément, ça attire un peu de monde. Le tunnel qui sort du quai est sursaturé, un train étant arrivé en même temps que mon suppositoire, et un RER régurgitant encore ses derniers occupants. Impossible de passer. Il doit bien y avoir 2000 personnes devant moi, dont 1000 qui veulent sortir de là par 12 tourniquets RATP dont 7 qui ne marchent pas. Inutile de résister. Je suis une fourmi, prise dans la mélasse de la vie parisienne. J’attend. 4 contrôleurs l’air hagard observent ce bordel mais ne font rien. Sorti de là, on est toujours sous terre –faut pas déconner non plus, mais il y a plus d’espace. Un grand hall souterrain, dont la voûte doit bien faire 15 mètres de haut. Des magasins pacotilles, du béton, une lumière blafarde, rien de beau, exceptées quelques jolies femmes talons haut et ordinateur portable en bandoulières au regard froid. Il y a des faux businessmen qui bousculent sans dire pardon, et moi qui essaie de marcher droit pour atteindre l’autre bout du hall. On croise les militaires, vigipirate oblige, qui doivent se faire mortellement chier à surveiller les poubelles, eux qui ont été entraînés au combat urbain contre les snipers à Sarajevo. J’arrive au terminus du bus. Il n’est pas là. Le quai est blindé. Il arrive. C’est la lutte pour rentrer et seuls les meilleurs spécimens –pas forcément les premiers arrivés, peuvent rentrer et profiterons de la nourriture et des femelles (eu.. je m’égare peut-être un peu là). Les autres loupent un tour. Bien fait pour eux, la prochaine fois ils seront plus forts et concentrés sur l’arrivée du bus :  un bus comme ça, ça ne pardonne pas aux faibles et aux têtes en l’air.

On parcoure la banlieue. Cette vieille banlieue proche, dévisagée par les HLMs et l’industrie lourde du siècle dernier. Des entrepôts, vieux, moches, certains délabrés. Des passants fantômes. Du béton. Toujours rien de beau. On arrive à la A86. Nouvelle démonstration de darwinisme, automobile cette fois-ci. Le chauffeur du bus, sûrement un des meilleurs candidats, passe le test haut la main, et aura le plaisir de communiquer ses gênes d’homo automobilis à ses enfants. Ils en auront besoin vue la société qu’on leur prépare.

Je m’enfonce dans mon siège. Goldfrapp me rappelle qu’on sait encore faire du beau et me ramène à un semblant de gaieté pour démarrer la journée. Je pense à Alice, à cette vie toute vide ces temps-ci. Il faut que je me bouge le cul. Mais quand ?

9h. On arrive, enfin, je vois poindre la sortie de l’autoroute et ce joli bâtiment qui date de mathusalem et qui aurait dû s’effondrer depuis longtemps si on y avait mis un peu de bonne volonté. Mon bâtiment. Je peux même voir mon bureau.

Je badge, je rentre, bonjour tout le monde. Un collègue de bureau un peu autiste est déjà là. Un timide filet de vibration sonore sort de sa bouche, ses yeux évitant de croiser mon regard à tout prix quand il me sert la main. Je devine qu’il a voulu dire bonjour. C’est bien, demain on réessaiera avec le son hein ?

Je prends un thé, je dépile mes mails, je regarde ce magnifique panorama qui s’offre à moi : une sortie d’autoroute, paysage digne des plus beaux rejets de l’industrie communiste ukrainienne (total respect aux ukrainiens bien sûr, tous mes potes même s’ils ont tardé à arrêter Tchernobyl). Du béton, du béton, du béton. Des voitures, des camions, des klaxons, des pompiers, de flics, des ambulances. Tout le film de la vie urbaine qui défile sous mes yeux toute la journée, avec ce qu’il comporte de drames, d’accidents, de crissements de pneus, d’engueulades entre commerciaux trop pressés. D’habitude je trouve le spectacle rassurant.

Il faut dire que mon bureau dans ma précédente boîte donnait sur un incinérateur à ordure. Des milliers de tonnes d’ordures déchargées sur ce quai par des dizaines de camions poubelle de la ville de Paris qui passaient sous ma fenêtre toute la journée. N’y ai-je pas indubitablement gagné au change ? Le pire, c’est qu’il était bien coté mon bureau, recherché même, une fenêtre, pensez vous, quel privilège !

La journée passe, avec tout ce qu’il faut y mettre d’huile de coude pour essayer de se motiver, de garder son calme, de bouger les choses, de tempérance pour ne pas envoyer chier les cons, de modération dans vos propos pour ne pas avouer que vos chefs vous semblent inutiles. Il faut expliquer gentiment à vos supérieurs qu’on fait du travail de merde, digne de la pire industrie d’avant guerre basée en Ouzbékistan (total respect aux ouzbeks bien sûr, il me fallait un souffre douleur pour celle-là). On fait du politiquement correct. On respecte les processus. On gère les mauvaises nouvelles. On sourit aux casse-couilles, aux politiciens, à tous ceux qui vous planteront un couteau dans le dos à la moindre occasion. On conçoit aussi, accessoirement. Il paraît qu’on nous paye pour ça.

Il y a toutefois des moments où je pète un câble. Je ne peux tellement pas rentrer dans ce moule que je suis prêt à exploser. Généralement, ça commence par une mauvaise nouvelle. Le genre, au hasard d‘un croisement dans un couloir « Ah au fait tu sais le truc dont on avait parlé et où on était tombés d’accord, et bien on va être obligés de tout casser ». Et ça fait 6 mois qu’on base tout sur cette hypothèse.
Le drame se déroule alors en 9 temps.

1.Je vais aux chiottes, je me pose sur la cuvette en essayant de me calmer. Les chiottes, c’est vraiment le seul endroit où on peut être tranquille dans un boite : pas de bruits de PC, pas de collègue qui se plaint, pas de téléphone : toi et l’eau, toi et l’élément naturel eau, toi et la nature, toi et quelques bruits rapidement malodorants,
2.Je n’y arrive pas (à me calmer), alors je sors des chiottes et je vais à la machine à café,
3.Le café y est dégueulasse, je n’en prends pas et je regarde passer les voitures dehors,
4.Comme je peux le faire de mon bureau, l’activité devenue habituelle ne me calme pas,
5.Je vais donc voir mon chef de projet, généralement de bon conseil,
6.Je fais mine que tout va bien, mais comme il me connaît, il dépiste le problème rapidement,
7.La soupape de sécurité cède, puis c’est le couvercle entier qui lâche et je déblatère mes malheurs pendant 2h, après quoi le torrent commence à se calmer,
8.Quand son tympan droit est définitivement hors service, il me dit qu’il est d’accord mais qu’il ne peut rien y faire
9.Je rentre chez moi.

Mais c’est rare notez bien ; d’habitude je suis d’un calme olympien devant toute cette hypocrisie.

Parfois aussi une perle tombe. Il reste des bouts d’humanité dans ce moule qui veut nous faire ressembler à des robots. La petite Pamela (même service mais autre bâtiment, hélas) m’envoie un mail pour savoir si ça va ( ;-) ), si on peut se boire un verre un de ces jours ensemble ( ;-)) )  et aussi me demander si je connais le mec au deuxième étage avec une chemise brune à carreau (grrrr). Sacré Pamela. Il y a vraiment des filles qui ont des yeux mal placés.

Il y a les déconnades à midi, les petites stagiaires qui humanisent un peu le site, les blagues stupides qui font rire, les courses de chaise, les concours de barbe (difficile de faire ça partout mais c’est de l’humour long terme), les parties de hockeys dans les couloirs (pas fait depuis mon ancienne boite) les petits bonjour souriants de demoiselles inconnues mais polies et qui vous font rêver l’espace d’un instant.

Il y a aussi les « joutes verbales » quand un passionné vient débattre (se battre ?) d’un sujet technique difficile et la discussion part en vrille car nous sommes tous les deux passionnés. On ne s’en veut pas mais on finit après avoir noirci 4 tableaux Velleda entiers, comme deux boxeurs, la chemise qui sort du pantalon, les veines frontales saillantes, les cheveux en pétard, l’adrénaline dans le sang. Le service entier a battu en retraite, lassé du volume sonore de notre explication. Mais on est d’accord. C’est bon des fois de se rappeler pourquoi on voulait faire ce boulot.

Et il est 19h30, putain, déjà 19h30. J’ai l’impression de ne rien avoir fait, et ma to do list n’a pas diminué d’un poil. Et je n’ai même pas pris de pause café de la journée.

Je rentre. A86, puis changement. Je passe par l’extérieur. Je marche sur une première page d’un journal abandonné qui titre une manifestation quelconque pour une cause quelconque. On est tellement loin de ça. Ils ont le temps de manifester, eux ? Il fait nuit, l’air est froid. Les gens ne croisent pas votre regard. Tout le monde s’en fout de vous ici. Je m’enfile dans un tunnel, je me sens cloporte dans ces kilomètres de galerie. J’atteins mon suppo métallique. Les passagers font la gueule. 2 personnes parlent dans tout le wagon. Tout le monde se dit que s’ils la fermaient, ca serait mieux. Le pire, c’est que cette pensée me traverse l’esprit. Je monte le son. Massive Attack accompagne mon retour.

Dans le hall de mon immeuble, un de mes voisins qui sortait ses poubelles en jogging-pantoufles m’alpague pour me parler de la prochain assemblée de copro. De quoi ? De copro ! Ah oui, là où on va décider le nombre de pot de fleurs à mettre dans l’entrée. Mettez m’en 4 tiens, de toutes façons je n’aurai pas le temps de venir, je suis en déplacement le lendemain. Lui est administratif fonction publique pure souche. Parfois quand je prends un RTT, je le vois rentrer à 17h, 17h30 en période de pointe.

20h30, je rentre chez moi, laminé. Je crois que j’ai besoin de vacances.

Taliesin

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Published by Taliesin - dans Comptoir
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commentaires

lovely 28/03/2006 15:28

Je ne suis pas en colère du tout! Si un jour tu me vois en colère, tu verras tout de suite la différence honey!;)

lovely 27/03/2006 17:30

Je sais être exclusive si l'on sait m'en donner l'envie, entretenir les choses et me garder....tout comme je sais faire ce qu'il faut pour donner envie de rester...Tu me prends pour quoi au juste???!!!!

Taliesin 27/03/2006 20:10

J'imagine, j'imagine..eu... je vais me chercher une bière.;-)Aller smile, je ne voulais pas provoquer une telle colère, miss jolies jambes.

Lili 25/03/2006 21:28

Et bien, ça c'est de la journée bien remplie... j'ai la chance de vivre dans le sud, les gens ici sourient encore et n'ont pas le regard qui fuit :-)). En lisant ton post, je me rends compte que je bosse moi aussi beaucoup trop, que quand je n'en peux plus, je m'isole dans les toilettes et que j'ai besoin de vacances... Je sais pas toi mais à présent c'est sûr, je pars.
Bisous Taliesin

sandy 25/03/2006 13:55

1ère lectrice? Oui, c'est peut-être vrai en plus! lol Je t'ai même mis dans mes "favoris".. du coup j'arrive sur ton blog par mégarde quand ma souris dérape..! lol ...Bon ok c'est pas vrai!! ;-)
J'aime bien venir te lire de temps en temps même si je trouve qu'il y a vraiment une impression de regarder par le "ptit trou de la serrure" mais c'est surement le principe tu me diras et c'est plutôt marrant de lire et souvent de se reonnaître. ...hum d'ailleurs jcrois que ton blog est probablement le premier que j'ai lu! waaaa c'est fouuuu la vie, nan?? mdr ;-)
allez, trèèès bon samedi à toi, profite! bizoo

Tatiana 25/03/2006 12:33

Passionnante, ta journee, Tal :) tiens, comme la mienne :P
"La vie moderne n’est pas forcément dure. En tous cas pas la mienne. Elle est usante. Tout manque de brillance, de couleur, d’ampleur, de souffle." - euh.... tu deprimes encore? La mienne est usante et si ca peut te rassurer pas grand chose tombe dans mon perte-monnaie (clin d'oeil a Joyce, c'est chez elle que j'ai trouve ce neologisme)... j'essaye de bouger un peu mes fesses, de mettre du piment dans ma vie, les livres (tiens, on vient de m'amener "Generation X" ;)), la musique m'aident a vivre...
Fais-moi une risette ;)
Bisous Tal :*)

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