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Pensée du moment

"Soyez le changement que vous voulez voir dans le monde".
Mohandas Karamchand Gandhi
1 juin 2007 5 01 /06 /juin /2007 20:51
Un récent billet de B&M m'a fait bien réfléchir ces derniers temps. Son billet parlait de s'arrêter un peu de courir les jupons pour se construire. Se construire... Aussi loin que je me souvienne, c'est une réflexion que je me suis toujours faite après une rupture.

Quand j'ai cassé avec Alice, je me souviens m'être retrouvé comme un con, ayant mis bien à distance tous mes amis proches (l'erreur du débutant des relations longues me direz vous, oui, je ne la fais plus depuis un baille). Durant cette période bien difficile, je n'ai entendu qu'une phrase "Tal, il est temps pour toi de te construire". Diantre, il était vrai que, bien qu'étant passionné de plein de trucs, je n'avais jamais vraiment fait grand chose de ma vie. A part mes études plutôt réussies, et le fait d'avoir vécu à l'étranger, je n'avais jamais eu de projet façon mec un peu bohème qui va se la ramener avec sa n-ième mission humanitaire lors d'un apéro chez les potes, ni de projet d'aller explorer le Guatemala en short avec un seul t-shirt et un sac à dos déchiré (mais de marque, ça fait mieux). A l'époque donc, je me souviens aussi m'être demandé ce que je voulais faire de tout ce temps libre et de ce vide intersidéral qu'était devenu ma vie, véritable désert volcanique  peuplé de ma solitude,  de moi et de la trilogie su samedi soir (c'est beau ce que j'écris!). J'ai donc fait plein de choses, et sui devenu, sur le papier, une véritable homme orchestre des activités extraprofessionnelles : en plus d'être rentré dans un groupe de rock au boulot, je suis progressivement devenu un véritable magasin décathlon ambulant : équitation, surf, planche à voile, tennis, tout ce qui me bottait de loin et même de très loin y est passé. C'était bien, oui, mais tellement artificiel et si peu moi.

Si j'adore les chevaux, faire du saut d'obstacle me paralysait parfois. Le surf, même si les sensations sont vraiment sympas, est d'une part un sport de galérien : il faut ramer comme une brute pour passer la barre, avant de faire la queue pour prendre sa vague attitrée, qui a une chance sur deux d'être "molle" ("y'a pas de power today, mec, ça envoie pas du gros ") et donc de ne rien faire d'autre que de vous ramener... mollement, de l'autre côté de la barre qu'il va falloir repasser. D'autre part, c'est aussi un sport de blond décoloré qui se la pète un peu (sûrement fatigué de se prendre des vagues molles et de ramer contre les rouleaux) au bar en expliquant tous les méga-tubes qu'il s'est pris... on se demande bien quand. La planche à voile, moins un sport de branlos mais tout de même un peu, nécessite quand même un peu d'entraînement pour devenir bon, mais je trouve que c'est un des sports les plus sympas que j'ai essayé. Le tennis aussi était très bon mais me donnait bien des tendinites, et jouer par 42 degrés sur un cours me fatigue un peu, en plus de me lyophiliser assez rapidement.

A cette époque j'ai eu la chance de rencontrer des personnes qui sont devenues de super amis depuis, et j'ai rencontré Kathy, alors même que ma motivation dans mon processus pourtant résigné de "construction" était quasiment inexistante, pour ne pas dire totalement morte. Me sentais-je plus "construit"?

Non sûrement pas, j'avais même l'impression de m'être attribué une personnalité de mec ultra  sportif prêt à sauter dans le premier avion pour aller sauver un bébé baleine au Groenland qui ne me correspondait pas trop. Si je ne suis pas pantouflard non plus, que j'adore voyager, que j’aime le sport, et que je suis encore moins insensible à la condition des mammifères marins, je sais aussi que je suis quelqu'un de cérébral et d'assez intérieur.

C'est Kathy qui m'a aidé à me recentrer sur mes envies, mes attentes, ce qui faisait de moi  ce que je suis : quelqu'un de sensible, qui aime explorer sa pensée, réfléchir, divaguer, refaire le monde, aider ses proches, et profiter du quotidien plutôt que de le subir. Ca peut paraître débile et méprisable, mais me réveiller peinard un dimanche matin, bouquiner au pieu, me faire une bouffe aux chandelles avec ma douce ou encore aller boire un verre avec des potes me comble infiniment plus que de me faire un ride jusqu'en Corse par force 8. Cette part intérieure de moi, bien qu'ayant toujours été présente, avait curieusement été masquée par ce processus de construction entamé après ma rupture avec Alice, alors que celle-ci était censée me révéler. Kathy, m'a finalement plus appris que tout ça, que le cheval, le surf, la planche, le tennis, le catalogue UCPA, et , comble de tout, m'a fait énormément voyager, mademoiselle étant Londonienne de son état. Kathy m'a même fait redécouvrir mon amour de la photo que j'avais un peu trop tendance à laisser de côté dans ma décathlonite aigue.

Après ma rupture avec Kathy, encore une fois volontaire, ma vie était moins un désert, mais ce sentiment de manque de personnalité m'a encore une fois envahi, et donc le démon de la construction extraprofessionnelle s'est à nouveau emparé de moi. Catalogue UCPA à la rescousse, je me suis remis à faire travailler mon corps : tennis, planche, et même muscu 3 fois par semaine suffisamment intensive pour me ruiner le dos et écoper de 15 séances d'ostéo. Puis j'ai rencontré Soledad et tout ça est plus ou moins retombé une fois encore : la photo est revenue au premier plan, et le voyage (billets d'avions ci-joint, pour ceux qui suivent) est devenu presque le but d'une année de travail.

Aujourd’hui, après cette rupture avec Soledad, je suis à nouveau devant le fait accompli qu’à 30 berges, je ne sais toujours pas bien qui je suis. Certes, j'ai progressé, et j'ai dans mes gènes (ou ailleurs d'ailleurs) une partie de caractère bien carrée qui sait ce qu'elle veut, mais je sais que j'ai aussi toujours une dose de personnalité malléable et influençable qui me fait me poser mille questions à chaque choc sentimental plutôt que de me conforter dans mes buts et aspirations. Je reste perplexe quant aux conseils de "se construire" car, à chaque fois que j'ai essayée, c'était pour m'engager dans des voies qui n'en étaient pas et qui en tous cas ne me correspondaient pas vraiment. A fortiori, je me demande même si ce n’était pas tout simplement pour m’occuper, ou encore me donner une vie sociale.

Qu'est ce qui nous aide à nous construire? La réponse va paraître bien clientéliste à mes lecteurs les plus fidèles, mais pour moi ce sont les femmes. A coups sûr ce sont elles qui m'ont aidé à comprendre ce que je cherchais dans la vie, ce qui me motivait et qui j'étais, au moins partiellement, à défaut de savoir exactement qui je suis, et ce que je veux. Mieux, toutes m’ont appris ce que je ne veux pas. Elles ont toutes plus ou moins magnifiées une partie de moi, une passion qui auparavant était tranquille, mais qui avec elle est devenue un véritable pan de ma vie.

A mon avis les conseils du type "profites en pour te construire" ne doivent pas occulter le fait que ce sont les autres qui font de nous ce que nous sommes, et que ce sont les personnes les plus différentes qui nous en apprennent souvent le plus sur nous.

Taliesin

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28 mai 2006 7 28 /05 /mai /2006 22:26
Ce week-end, réunion de famille de grande envergure, fut un bon moment à regarder pousser les petits, pester les plus grands, et surtout gémir les parents. L’occasion aussi, de me rendre compte à quel point une enfance aujourd’hui est différente de celle d’il y a 20 ans.

C’est vrai, et sans faire d’esprit râleur, que les parents d’aujourd’hui, ont pour coutume de n’être pas contents de leurs enfants. Trop difficiles, hyperactifs, capricieux, casse-cous, jamais contents, désobéissants, pas assez autonomes, trop gâtés, ingrats, mauvais joueurs : ce sont ces enfants, décrits par leurs géniteurs, hors commentaires « câlins-merveilleux-trop mignons-très intelligents-très bons résultats à l’école ». Loin de m’abstraire de cette opinion, j’avoue être assez d’accord avec la vision un peu cauchemardesque que ces parents ont de leurs enfants. Je précise que j’adore ces enfants, non seulement parce qu’ils font partie de ma famille, mais aussi ont tous beaucoup de qualités, sont des personnes attachantes, et deviendront j’en suis sûr des gens accomplis. Mais en restant objectif, je ne peux m’empêcher de juger certains travers que je constate, de comparer tout ça à ma propre enfance (et à mes propres travers).

Ma référence pour juger tout cela, sans trop passer mes pensées au filtre embellissant qui patine les souvenirs? J’ai 2 paramètres dimensionnants en tête : le nombre pharaonique de jouets qu’ils possèdent et le fait qu’ils soient encore plus capricieux que Grisouille, ma petite chatte de gouttière que j’avais quand j’étais gosse, pourtant fréquemment enregistrée au niveau maximum du cassage de couilles, niveau mythique que théoriquement seul un chat peut atteindre après un entraînement poussé, des années de bons et loyaux services en massacre de moquettes dans un pavillon de banlieue, rejet systématique des pâtées pour chats les plus raffinées, ou encore record absolu du nombre d’entrées-sorties quotidiennes par la même fenêtre.

Je sais, c’est simpliste, mais il faut savoir se rattacher à des choses qu’on maîtrise dans la vie. Or si l’on compare, on se rend tout de même compte que ma Grisouille était finalement un modèle de sérénité féline et que mes bonbons étaient beaucoup moins en danger que je ne l’aurais cru à l’époque. Car c’est un doux euphémisme de dire que les enfants, aujourd’hui, sont difficiles.

Mettez les 30 minutes en voiture, voilà qu’ils n’en peuvent plus, prenez votre petit-dèj tranquille à 9h, mais mon pauvre, ils faut les occuper d’urgence sinon ils vont tout massacrer ! Las de demander « pourquoi ont-ils tous ces jouets s’il faut en plus faire constamment le GO ? », vous constatez aussi qu’à la première contradiction d’un de leur désir souverain, ils boudent, s’énervent, crient contre leurs parents, pleurent, se réfugient de leur côté pour montrer leur désaccord de façon physique. Ce comportement de diva contrariée passe encore car il ne coûte rien vous me direz, mais passez dans une boutique et il leur faut quelque chose sinon la journée est ruinée et ils vont faire la gueule jusqu’au soir. Forcément si vous offrez à l’un il faut offrir à tous car aucun n’est capable de comprendre qu’il n’y a pas forcément égalité en ce bas monde. Heureusement les grand-parents sont là avec leur(s) visa(s) premier et rajoutent la couche qui manquait au cas où pour qu’ils soient parfaitement trop gâtés. Que l’arbitre conteste un but au foot familial et ils sortent du jeu en pestant contre celui-ci, et vont pleurer dans leur chambre.

Tous ne sont pas comme ça bien entendu, mais certains nous ont fait démonstration assez franche de la disparition bien entamée du bon esprit et de la candeur légendaire dont l’enfance seule savait nous gratifier dans le temps.

Le pire, c’est que les parents eux-mêmes vous le disent et sont d’accord avec ça. Alors vous vous essayez à leur dire que peut-être, des fois, il ne faut pas céder, qu’il ne sert à rien de les sur-gâter, de les couver comme s’ils étaient en cristal, de leur pardonner tout, et que des fois, il faut aussi pousser une gueulante, et que ça fera du bien à leur enfant. Les réponses sont hélas souvent les mêmes : oui mais le monde a changé, oui mais on les voit tellement peu, et puis je ne veux pas le retrouver à l’hôpital, et blablabla. Est-ce pourtant un service à leur rendre que de céder à toutes leurs envies ? Est-ce un service à leur rendre que de les surprotéger ?

Je repensais à cette image, vue un jour alors que je faisais un footing matinal de lendemain de fête (comprenez à 14h) : 2 parents et leur enfant débutant en vélo, tellement harnaché, protégé, casqué, genouillèrisé, coudièrisé, qu’il en avait du mal à pédaler. Recouvert de son armure de plastique, il n’arrivait pas à avancer car ses protections le gênaient mais ses chutes ne lui faisaient rigoureusement rien. J’imagine qu’il doit encore avoir ses roulettes à l’heure qu’il est. Moi, je n’ai jamais eu de casque, ni rien dans le genre d’ailleurs.

Est-ce un service à leur rendre, que de leur éviter la douleur, les claques, les bleus, les genoux écorchés, le front qui saigne ? Est-ce un service à leur rendre que de leur éviter l’échec ?

Certains enfants d’aujourd’hui, en tous cas j’ai l’impression, ne connaissent que très peu l’échec. Que ce soit en situation de conflit avec leurs parents, ou encore en apprenant à faire du vélo, ils me semblent continuellement enveloppés d’une cocon laineux qui leur enlève la rugosité de la réalité. Tellement chouchoutés qu’il leur est normal de réussir, d‘avoir raison de tout et de tout le monde.

Pourtant, ne sommes-nous pas plus le résultat de nos échecs que de nos réussites ? N’est-ce pas en tombant qu’on apprend à marcher ? Que va-t-on engendrer comme société avec de telles éducations ? Ne risque-t-on pas d’avoir une armée de jolis adultes sans la moindre cicatrice mais avec la tête pleine d’eau ?

La société moderne me semble parfois malade d’elle-même. Elle engendre toute seule les travers qu’elle dénonce. Elle est devenu par les comportements individuels le système qu’elle veut pourtant combattre, chacun se conduisant comme un photon qui illumine l’image qu’il déteste. Incapable de réagir à ses propres comportements, incapable de se traiter en profondeur. Les individus se fondent dans une masse qu’ils ont créée, pour masquer des comportements personnels contraires à leurs idéaux.

Sommes nous bien sûrs de ne pas vouloir réagir à tout ça ?
 
Taliesin

PS : et j’oublie de vous parler de mon préféré, qui n’a pas fait la gueule une seule fois de tout le weekend, qui n’a pas râlé, chouiné, pleuré, pas une seule fois. Que du bon esprit et presque trop de pensées pour les autres : mon filleul, t’es le meilleur, je t’adore ! Et en plus tu joues au foot comme un dieu!

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2 avril 2006 7 02 /04 /avril /2006 20:23
C’est certainement la partie de nous la plus révélatrice de ce que nous sommes, le miroir physique le plus fidèle de notre façon d’être. Je dirais même plus que le visage dont l’importance est beaucoup trop connue et entretenue pour qu’il reste une indication sincère de l’état d’esprit ou du caractère d’une personne. Les mains, c’est un peu du corps, de l’esprit, de l’humeur du moment, du métier, de la passion, de l’attention qu’on porte à soi.

J’ai toujours trouvé curieux le fait de voir tant de gens ne pas y faire attention. C’est généralement la deuxième chose que je regarde chez une femme… je vous laisse deviner la première. Elle me révèle un peu tout ce que je veux savoir. Non, je ne lis pas dans les lignes, mais il me suffit de les regarder pour connaître une bonne partie du caractère de leur propriétaire.

Traumatisées chez les stressées, objet de tous les soins chez les maniaques, simples et joyeuses chez les épanouis, les mains sont en plus d’être le premier contact physique avec le monde extérieur, le prolongement de ce long bordel qui nous fait réfléchir, ressentir, vibrer…aimer. Ce sont elles qui nous font apprécier la douceur d’une peau ou la chaleur d’un corps. Le premier contact vers la matière, le premier contact vers l’autre. La main serait-elle symbole universel du genre humain : si nous devions nous représenter par une seule partie de notre anatomie, ne ferions-nous pas comme nos ancêtres sur les murs des grottes où il s habitaient ?

Chez les belles femmes, elles sont souvent jolies, les ongles vernis. Chez les femmes qui se croient belles, elles sont souvent semblables, mais avec 1 cm de plus aux ongles. Mais elles sont aussi parfois brouillons, pleines d’encre, de numéros de téléphones sur le dessus, et appartiennent à de joyeux créatifs un peu tête en l’air ou bordéliques. Ou encore nature, précision millimétrique, ongles au vernis incolore chez les femmes d’affaires blondes à mèches brunes, talons hauts, tailleur noir. Une bague ou deux nous renseigne sur la coquetterie de la personne. Chez le manuel, la main est calleuse, durcie par le travail, forte et vous sert la main sans hésiter. Chez l’artiste, impossible de faire disparaître les traces de peinture, les couleurs sous les ongles. L’ingénieur, mains techniques, entretenues, sans fioritures.

Comment enfin ne pas parler des mains que je connais le mieux? Kathy, mon ex petite anglaise, des mains d’une beauté fragile, à la peau fine, très dignes, tout comme la personne qu’elle est, les ongles vernis de ces couleurs qu’elle a si belles au fond d’elle. Alice, mains de poupée, un peu négligées, qui vont à l’essentiel, sans avoir peur de rien. Blonde de 30 ans, bus matinal : mains timides, pas de vernis, pas de bagues. Blonde de 40, bus du soir : entretenues, bagues, diamants, jolies ongles, vernis classe, limite bourgeois.

Les mains enregistrent tout, notre vie, nos coups durs, nos chances et nos parcours. La prochaine fois que vous rencontrez une personne, avant de l’écouter, observez ses mains. Vous serez surpris !

Taliesin

PS : désolé, je recycle niveau dessin... je suis malade ;-(
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22 mars 2006 3 22 /03 /mars /2006 23:20
7h32. Le réveil sonne pour la 4ième fois, mon portable en option alarme pour la 3ième. Il faut pourtant vraiment que je réussisse le lancement de la fusée Taliesin. Ce matin, comme 5 matins par semaine, j’ai envie d’aller bosser comme de me retrouver seul dans les douches du gymnase club avec un grand noir culturiste (c’est-à-dire très peu je tiens à le préciser pour les nouveaux –total respect au passage à nos amis grands noirs et culturistes, tous mes potes, c’est simplement que je suis un garçon pudique). Et pourtant, pourtant, il faudra bien lancer cette foutue fusée pour qu’elle aille faire progresser le genre humain, la technologie moderne et accessoirement les cancers du cerveau, la fonte de la banquise, le taux de remplissage des décharges à ciel ouvert et la prolifération des algues toxiques dans la bassin d’Arcachon.

La vie moderne n’est pas forcément dure. En tous cas pas la mienne. Elle est usante. Tout manque de brillance, de couleur, d’ampleur, de souffle. Tout est gris, sent le raisonnable, le consensus. La passion en a été extraite, les sensations fortes, les causes perdues sont définitivement perdues… et oubliées. Quand on est cadre aujourd’hui, on bosse pour bosser. On y va tous les jours, on rentre tard, ca tombe sur le compte en banque à la fin du mois. Ce qu’on fait ? On s’en fout un peu, soyons francs. Il n’y a plus de grands projets fédérateurs, on ne va pas amener l’électricité dans les foyers jusqu’au plateau le plus paumé du Larzac (total respect à nos amis du Larzac bien sûr, c’est juste qu’ il n’y a pas forcément foule sur la place du village), on n’envoie plus de mecs sur la lune depuis qu’on a compris que ça coûtait plus cher que de tourner un film qui montrait un couillon habillé en cosmonaute, on n’apporte pas l’eau potable dans un village africain, on n’essaie plus de passer le mur du son depuis qu’on l’a passé (celle là à vrai dire je peux comprendre). En parlant d’envoyer un mec quelque part, il faut toujours que je m’envoie bosser moi.

7h40. La douche. Avec ça sur la gueule, je réussis péniblement à éloigner mon cerveau de son rêve le plus inavouable peuplé de femmes toutes moins farouches les unes que les autres et aussi de mes chefs déguisés en pingouins et mis en cage pour de bon. Un petit dej expéditif pour rester en vie jusqu’à midi sans agresser mes collègues de boulot de mes borborygmes survitaminés, puis c’est parti pour l’enfer du devoir (total respect aux Gis du Vietnam au passage, je n’ai pas pu m’en empêcher).

8h15. Il fait froid. Le vent me gifle dès la sortie de mon immeuble comme pour me rappeler que je n’habite pas à Antibes au milieu des petits vieux, mais à Paris banlieue avec toute la jeunesse active de mon pays qui passe ses journées à bâtir le monde de demain et du futur pour le bien du monde occidental et des générations qui viendront après nous ; c’est-à-dire celles qui essaieront de ne pas mourir de chaud, de froid, de faim, de sécheresse, d’inondation, bref, d’à peu près tout ce à quoi nous échappons égoïstement en leur préparant ce joli bordel.

J’arrive à ma station. Les rails, le quai, le monde, tous ces gens qui font le gueule, cette jolie fille qui fuit mon regard. J’ai l’air si mal réveillé que ça ? Arrivée du suppositoire métallique géant. Si si, des fois, il a vraiment l’air d’un suppo. On s’engouffre. Ca rentre difficilement. Ca serre. Mais ca rentre. Je me retrouve collé à la jolie fille qui fuyait mon regard. Position un tantinet gênante… contrôle toi mon petit. Mais de là où elle est, elle ne peut plus le fuir. Je la fixe. Ah ah, tu vois que j’avais pas l’air si mal réveillé que ça ! ! Hein qu’il est beau le monsieur ! ! Bon, je ne veux pas la terroriser non plus, j’arrête mon jeu de psychopathe, mais attention hein, recommence pas. La prochaine fois, quand tu me vois, tu viens me demander mon numéro de téléphone direct! Non mais. Ces femmes, je vous jure. Pourquoi ne sont-elles pas toutes à mes pieds ? ;-)

Déchargement des bestiaux 3 stations plus tard. Les portes s’ouvrent, tout le monde piétine, on dirait la marche de l’empereur. C’est un terminus de la ligne qui fait aussi train, métro, RER, bus, hélico, batmobile et tous les moyens de locomotions à l’exception du bateau (pourtant si pratique à Paris) sont dignement représentés. Forcément, ça attire un peu de monde. Le tunnel qui sort du quai est sursaturé, un train étant arrivé en même temps que mon suppositoire, et un RER régurgitant encore ses derniers occupants. Impossible de passer. Il doit bien y avoir 2000 personnes devant moi, dont 1000 qui veulent sortir de là par 12 tourniquets RATP dont 7 qui ne marchent pas. Inutile de résister. Je suis une fourmi, prise dans la mélasse de la vie parisienne. J’attend. 4 contrôleurs l’air hagard observent ce bordel mais ne font rien. Sorti de là, on est toujours sous terre –faut pas déconner non plus, mais il y a plus d’espace. Un grand hall souterrain, dont la voûte doit bien faire 15 mètres de haut. Des magasins pacotilles, du béton, une lumière blafarde, rien de beau, exceptées quelques jolies femmes talons haut et ordinateur portable en bandoulières au regard froid. Il y a des faux businessmen qui bousculent sans dire pardon, et moi qui essaie de marcher droit pour atteindre l’autre bout du hall. On croise les militaires, vigipirate oblige, qui doivent se faire mortellement chier à surveiller les poubelles, eux qui ont été entraînés au combat urbain contre les snipers à Sarajevo. J’arrive au terminus du bus. Il n’est pas là. Le quai est blindé. Il arrive. C’est la lutte pour rentrer et seuls les meilleurs spécimens –pas forcément les premiers arrivés, peuvent rentrer et profiterons de la nourriture et des femelles (eu.. je m’égare peut-être un peu là). Les autres loupent un tour. Bien fait pour eux, la prochaine fois ils seront plus forts et concentrés sur l’arrivée du bus :  un bus comme ça, ça ne pardonne pas aux faibles et aux têtes en l’air.

On parcoure la banlieue. Cette vieille banlieue proche, dévisagée par les HLMs et l’industrie lourde du siècle dernier. Des entrepôts, vieux, moches, certains délabrés. Des passants fantômes. Du béton. Toujours rien de beau. On arrive à la A86. Nouvelle démonstration de darwinisme, automobile cette fois-ci. Le chauffeur du bus, sûrement un des meilleurs candidats, passe le test haut la main, et aura le plaisir de communiquer ses gênes d’homo automobilis à ses enfants. Ils en auront besoin vue la société qu’on leur prépare.

Je m’enfonce dans mon siège. Goldfrapp me rappelle qu’on sait encore faire du beau et me ramène à un semblant de gaieté pour démarrer la journée. Je pense à Alice, à cette vie toute vide ces temps-ci. Il faut que je me bouge le cul. Mais quand ?

9h. On arrive, enfin, je vois poindre la sortie de l’autoroute et ce joli bâtiment qui date de mathusalem et qui aurait dû s’effondrer depuis longtemps si on y avait mis un peu de bonne volonté. Mon bâtiment. Je peux même voir mon bureau.

Je badge, je rentre, bonjour tout le monde. Un collègue de bureau un peu autiste est déjà là. Un timide filet de vibration sonore sort de sa bouche, ses yeux évitant de croiser mon regard à tout prix quand il me sert la main. Je devine qu’il a voulu dire bonjour. C’est bien, demain on réessaiera avec le son hein ?

Je prends un thé, je dépile mes mails, je regarde ce magnifique panorama qui s’offre à moi : une sortie d’autoroute, paysage digne des plus beaux rejets de l’industrie communiste ukrainienne (total respect aux ukrainiens bien sûr, tous mes potes même s’ils ont tardé à arrêter Tchernobyl). Du béton, du béton, du béton. Des voitures, des camions, des klaxons, des pompiers, de flics, des ambulances. Tout le film de la vie urbaine qui défile sous mes yeux toute la journée, avec ce qu’il comporte de drames, d’accidents, de crissements de pneus, d’engueulades entre commerciaux trop pressés. D’habitude je trouve le spectacle rassurant.

Il faut dire que mon bureau dans ma précédente boîte donnait sur un incinérateur à ordure. Des milliers de tonnes d’ordures déchargées sur ce quai par des dizaines de camions poubelle de la ville de Paris qui passaient sous ma fenêtre toute la journée. N’y ai-je pas indubitablement gagné au change ? Le pire, c’est qu’il était bien coté mon bureau, recherché même, une fenêtre, pensez vous, quel privilège !

La journée passe, avec tout ce qu’il faut y mettre d’huile de coude pour essayer de se motiver, de garder son calme, de bouger les choses, de tempérance pour ne pas envoyer chier les cons, de modération dans vos propos pour ne pas avouer que vos chefs vous semblent inutiles. Il faut expliquer gentiment à vos supérieurs qu’on fait du travail de merde, digne de la pire industrie d’avant guerre basée en Ouzbékistan (total respect aux ouzbeks bien sûr, il me fallait un souffre douleur pour celle-là). On fait du politiquement correct. On respecte les processus. On gère les mauvaises nouvelles. On sourit aux casse-couilles, aux politiciens, à tous ceux qui vous planteront un couteau dans le dos à la moindre occasion. On conçoit aussi, accessoirement. Il paraît qu’on nous paye pour ça.

Il y a toutefois des moments où je pète un câble. Je ne peux tellement pas rentrer dans ce moule que je suis prêt à exploser. Généralement, ça commence par une mauvaise nouvelle. Le genre, au hasard d‘un croisement dans un couloir « Ah au fait tu sais le truc dont on avait parlé et où on était tombés d’accord, et bien on va être obligés de tout casser ». Et ça fait 6 mois qu’on base tout sur cette hypothèse.
Le drame se déroule alors en 9 temps.

1.Je vais aux chiottes, je me pose sur la cuvette en essayant de me calmer. Les chiottes, c’est vraiment le seul endroit où on peut être tranquille dans un boite : pas de bruits de PC, pas de collègue qui se plaint, pas de téléphone : toi et l’eau, toi et l’élément naturel eau, toi et la nature, toi et quelques bruits rapidement malodorants,
2.Je n’y arrive pas (à me calmer), alors je sors des chiottes et je vais à la machine à café,
3.Le café y est dégueulasse, je n’en prends pas et je regarde passer les voitures dehors,
4.Comme je peux le faire de mon bureau, l’activité devenue habituelle ne me calme pas,
5.Je vais donc voir mon chef de projet, généralement de bon conseil,
6.Je fais mine que tout va bien, mais comme il me connaît, il dépiste le problème rapidement,
7.La soupape de sécurité cède, puis c’est le couvercle entier qui lâche et je déblatère mes malheurs pendant 2h, après quoi le torrent commence à se calmer,
8.Quand son tympan droit est définitivement hors service, il me dit qu’il est d’accord mais qu’il ne peut rien y faire
9.Je rentre chez moi.

Mais c’est rare notez bien ; d’habitude je suis d’un calme olympien devant toute cette hypocrisie.

Parfois aussi une perle tombe. Il reste des bouts d’humanité dans ce moule qui veut nous faire ressembler à des robots. La petite Pamela (même service mais autre bâtiment, hélas) m’envoie un mail pour savoir si ça va ( ;-) ), si on peut se boire un verre un de ces jours ensemble ( ;-)) )  et aussi me demander si je connais le mec au deuxième étage avec une chemise brune à carreau (grrrr). Sacré Pamela. Il y a vraiment des filles qui ont des yeux mal placés.

Il y a les déconnades à midi, les petites stagiaires qui humanisent un peu le site, les blagues stupides qui font rire, les courses de chaise, les concours de barbe (difficile de faire ça partout mais c’est de l’humour long terme), les parties de hockeys dans les couloirs (pas fait depuis mon ancienne boite) les petits bonjour souriants de demoiselles inconnues mais polies et qui vous font rêver l’espace d’un instant.

Il y a aussi les « joutes verbales » quand un passionné vient débattre (se battre ?) d’un sujet technique difficile et la discussion part en vrille car nous sommes tous les deux passionnés. On ne s’en veut pas mais on finit après avoir noirci 4 tableaux Velleda entiers, comme deux boxeurs, la chemise qui sort du pantalon, les veines frontales saillantes, les cheveux en pétard, l’adrénaline dans le sang. Le service entier a battu en retraite, lassé du volume sonore de notre explication. Mais on est d’accord. C’est bon des fois de se rappeler pourquoi on voulait faire ce boulot.

Et il est 19h30, putain, déjà 19h30. J’ai l’impression de ne rien avoir fait, et ma to do list n’a pas diminué d’un poil. Et je n’ai même pas pris de pause café de la journée.

Je rentre. A86, puis changement. Je passe par l’extérieur. Je marche sur une première page d’un journal abandonné qui titre une manifestation quelconque pour une cause quelconque. On est tellement loin de ça. Ils ont le temps de manifester, eux ? Il fait nuit, l’air est froid. Les gens ne croisent pas votre regard. Tout le monde s’en fout de vous ici. Je m’enfile dans un tunnel, je me sens cloporte dans ces kilomètres de galerie. J’atteins mon suppo métallique. Les passagers font la gueule. 2 personnes parlent dans tout le wagon. Tout le monde se dit que s’ils la fermaient, ca serait mieux. Le pire, c’est que cette pensée me traverse l’esprit. Je monte le son. Massive Attack accompagne mon retour.

Dans le hall de mon immeuble, un de mes voisins qui sortait ses poubelles en jogging-pantoufles m’alpague pour me parler de la prochain assemblée de copro. De quoi ? De copro ! Ah oui, là où on va décider le nombre de pot de fleurs à mettre dans l’entrée. Mettez m’en 4 tiens, de toutes façons je n’aurai pas le temps de venir, je suis en déplacement le lendemain. Lui est administratif fonction publique pure souche. Parfois quand je prends un RTT, je le vois rentrer à 17h, 17h30 en période de pointe.

20h30, je rentre chez moi, laminé. Je crois que j’ai besoin de vacances.

Taliesin
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